Peut-on réconcilier droit et animateurs ?

Peut-on réconcilier droit et animateurs ?

 

 

Nous croisons tous les jours des animateurs occasionnels tout autant que professionnels dont le « poil se hérisse » à la moindre évocation d’un article de loi, d’un concept juridique ou d’une procédure administrative à suivre. Alors que tous les animateurs interviennent dans le cadre de ce que l’on appelle la protection des mineurs, on observe que d’un bout à l’autre de la chaîne, du président d’une association à l’animateur occasionnel de l’accueil de loisirs, il existe une réelle fracture avec le droit et la réglementation d’une manière générale.

Du « c’est trop compliqué pour moi » à « de toute façon, ça change tout le temps » en passant par le sempiternel « si on suivait toutes les lois, on ferait plus rien en ACM », tout semble bon pour justifier sa propre ignorance du droit et de la réglementation, frôlant parfois l’inconscience professionnelle.

 Or, dans un champ professionnel où les responsabilités sont grandes et complexes et où la plupart des accidents sont dus à des ignorances juridiques (défaut de surveillance, méconnaissance d’une règle, infraction non intentionnelle), il semble légitime de s’interroger sur les raisons de cette difficile coexistence entre animation et droit. Et ne nous méprenons pas, il ne s’agit en aucun cas de blâmer les animateurs, car à quelques exceptions près, nous croisons avant tout des individus soucieux de bien faire et d’agir correctement. Il ne s’agit pas non plus d’en faire des pseudos juristes à tous prix

 

  

I/ Un choc de cultures

  

Nous sommes face à deux cultures que tout oppose. Si nous pouvons parfaitement exercer une fonction d’animateur en n’ayant qu’une vague connaissance des théories de Piaget ou de Kohlberg et pourtant proposer des animations pertinentes et éducatives, il est impossible de comprendre le droit sans en maîtriser les bases. Au risque de commettre des erreurs aux conséquences importantes.

 Dans l’animation, on se construit soi-même au contact de ses pairs, en droit on apprend une méthode, reproductible à l’infini. Dans l’animation on apprend en tâtonnant et en faisant des retours sur son expérience, en droit on apprend par cœur et on se réfère à des sources reconnues. Dans l’animation, la théorie s’acquière essentiellement avec la pratique, en droit on commence par posséder des notions théoriques solides et maîtrisées, un vocabulaire spécifique et comprendre la hiérarchie des textes pour avoir une pratique correcte.

Lawrence Kohlberg

Lawrence Kohlberg

 Et il y a pire ! Les processus de communication de l’animateur sont complexes et multiples, et pourtant il a toujours l’impression désagréable de ne pas comprendre ce que dit un juriste. Il faut dire aussi qu’un juriste est un initié qui s’adresse avant tout à des initiés. Qui ne s’est jamais retrouvé face à des conclusions de procès en se demandant « mais alors… qui a gagné ? ». 

 

II/ Une vulgarisation maladroite

  

On trouve un grand nombre d’outils vulgarisant le droit, pourtant force est de constater que nous nous trouvons toujours aussi démunis face à une situation nécessitant une réflexion juridique. La vulgarisation nous donne parfois l’illusion de comprendre et de maîtriser, c’est sa limite intrinsèque.

Prenons comme exemple certains reportages visant à nous expliquer la théorie de la relativité (d’Albert Einstein). Durant le visionnage nous comprenons le propos et il nous semble même qu’enfin un voile trouble s’est levé sur des concepts compliqués. Pourtant, le lendemain nous n’en avons plus qu’un vague souvenir et nous sommes bien en difficulté lorsqu’il s’agit d’expliquer à notre tour le principe de la relativité à une autre personne.

 Tenter une vulgarisation du droit est une entreprise complexe car elle doit avant tout s’attacher à vulgariser tous les concepts, le lexique et l’organisation avant de permettre l’analyse d’un fait juridique. Voila pourquoi bien souvent, les ouvrages de vulgarisation s’organisent autour de questions posées du type « ai-je le droit de… » ou « comment faire pour… ».

 Si en matière de culture générale la démarche est souvent bien suffisante, dans le cadre d’une pratique professionnelle, telle que l’animation, elle s’avère insuffisante. Qu’on le veuille ou non, pour comprendre le droit qui encadre nos pratiques, il nous faudra passer par un apprentissage de certains principes et concepts juridiques

La hiérarchie des normes

La hiérarchie des normes

 

III/ La question de la formation initiale 

  

Aborder les difficultés dans la relation des animateurs au droit pose nécessairement la question de la formation de ces derniers. Si les contenus des formations font naturellement la part belle aux aspects pédagogiques de la fonction d’animateur, les contenus juridiques sont les parents pauvres des plannings de formation. Et ce, quel que soit le niveau de diplôme visé ou l’organisme de formation.

La hiérarchie des normes

En effet, du BAFA (Brevet d’aptitude) au DEJEPS (Niveau 3), les questions du droit et des enjeux réglementaires sont essentiellement reléguées à quelques heures, voire une à deux journées complètes, de sensibilisation. Concernant l’obtention du diplôme, sont évaluées les postures, la capacité à produire des écrits professionnels ou à mettre oeuvre un projet, mais rarement les connaissances juridiques. Celles-ci étant manifestement considérées comme facultatives.

Et puis, il faut bien l’avouer, en formation nous cherchons davantage des guides de bonnes pratiques et autres mémentos simplificateurs que des outils de compréhension du droit…

Ces éléments combinés amènent alors toute la chaîne des métiers de l’animation à naviguer dans un flou opaque et dangereux auquel nous pourrions accoler la maxime “au royaume des aveugles, les borgnes sont rois”. Si tant est que les borgnes soient justes et actualisés dans leur lecture de textes juridiques…

 

IV/ La réconciliation est-elle possible ?

 

Associer ces deux cultures qui semblent si loin l’une de l’autre n’est pas impossible. Il s’agira tout d’abord, pour les animateurs, de comprendre l’intérêt de la démarche de questionnement juridique dans leurs pratiques. Cette démarche, si elle nécessite de connaître le vocabulaire juridique, n’est pas éloignée du questionnement pédagogique. De plus, elle leur permettrait de s’assurer du caractère licite de leur action, leur ôtant une inquiétude légitime, mais surtout leur éviterait les raccourcis rapides du type “on nous empêche de plus en plus de faire des choses”. Ce sont ces raccourcis qui restreignent le champ des possibles de l’animateur, pas la loi.

 Concernant la formation, il s’agirait de repenser les parcours de formation en les adaptant non pas au niveau de compréhension des apprenants, mais à leurs pratiques, en les accompagnant dans leurs questionnements plutôt qu’en leur fournissant des réponses toutes faites. D’autant plus que ces réponses et autres modèles sont rarement reproductibles dans toutes les situations et favorisent la propagation de mythes plus que de vérités juridiques.

Peut-être aussi serait-il bon de comprendre que dans le cadre de l’obtention d’un diplôme, ce n’est pas parce qu’un contenu de formation n’est pas évalué qu’il est optionnel. D’ailleurs, ceci pourrait s’appliquer à bien d’autres contenus !

mains dans la mainEnfin, dans une projection à long terme, il serait intéressant de permettre une communication plus fluide entre professionnels de l’animation et juristes, en proposant des formations spécifiques aux juristes centrées sur les problématiques du secteur autant que sur sa culture.

 Car si le monde de l’animation a des efforts certains à produire pour se défaire de son manque de compétences juridiques, il est évident que le secteur juridique a lui aussi à se rendre plus accessible à des professions qui sont basées sur la nécessité de s’adapter en permanence à des situations complexes.

 

 C’est la grande liberté qui est laissée aux métiers de l’éducation. Mais nous savons tous qu’une grande liberté nécessite un cadre clair et bien compris…

 

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